Doré et ses graveurs

Invitation à a projection de « Gustave Doré et ses graveurs »

« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… »1. Dans ce temps-là, la lueur blafarde des écrans de télévision noir et blanc ne baignait pas encore tous les foyers familiaux. Le jeune enfant, avant qu’il ne sache lire, pouvait se lover dans le giron d’un parent ou d’un grand parent et tourner les pages d’un épais et pesant volume. Dans le gris typographique de celles-ci s’ouvraient alors des fenêtre vers des aventures ou des voyages extraordinaires, des animaux fantastiques ou des contes et légendes d’autrefois. Enveloppé par la chaleur protectrice de l’adulte, l’enfant se plongeait sans bruit dans l’imaginaire de la rêverie et s’endormait paisiblement. Gustave Doré et ses graveurs ont ouvert de telles fenêtres dans leurs livres qu’on ne disait pas encore d’artiste. Ils connurent avec les contes de Perrault, les fables de La Fontaine, Rabelais, La Divine comédie, Don Quichotte, etc. des succès éditoriaux et de librairies considérables en plusieurs milliers d’exemplaires vendus.

Il faut savoir gré à Gallix-Production, animée par Bertrand Renaudineau et Laurence Paton, de leur avoir consacré ce nouveau court métrage de leur collection d’« Impressions fortes »2. Cette vidéo débute par un récit autobiographique du jeune Strasbourgeois Gustave Doré qui fit preuve d’une précocité artistique et éditoriale remarquable. Dessinateur infatigable, il livrait pendant ses études lycéennes à la presse une caricature hebdomadaire, puis, acculé par la nécessité il se lança dans l’illustration de presse et l’édition de luxe outre ses peintures qu’il accrochait au Salon annuel. Ensuite, Valérie Sueur-Hermel, conservateur à la BnF, met en valeur à travers les illustrations des contes de Perrault tout l’art du clair-obscur de Gustave Doré. Sous ses consignes précises, cette manière était rendu par ses graveurs grâce à la technique de la gravure dite de teinte. On l’ignore souvent : Doré dessinait directement au lavis coloré et à la gouache les planches en bois debout destinées à être gravées par d’autres. Parfois, il conservait la photographie de ces dessins qui disparaissaient au cours de la gravure de la planche.

« L’ours et les deux compagnons » gravure de teinte de Gustave Doré
pour la fable de La Fontaine (Cl. Claude Bureau)

Un détour à Strasbourg au Palais de Rohan permet à Franck Knoery, conservateur du musée, de détailler avec de nombreux exemples l’usage de cette gravure en bois de teinte sur des planches de grand format. Gustave Doré l’a abondamment employée pour illustrer les chefs-d’œuvre de la littérature ou ses reportages journalistiques en Espagne ou à Londres. Ensuite, une démonstration dans l’atelier de Gérard Blanchet, commentée par Maxime Préaud, donne à voir avec un petit renard comment s’élabore cette manière de faire : du dessin sur la planche en bois debout jusqu’à l’impression du premier état sur une antique presse à épreuve. La démonstration se poursuit dans l’atelier de Serge Marzin, peintre graveur autodidacte, qui narre la difficulté aujourd’hui de se procurer du bois debout. Sur une tranche de tronc d’arbre il grave lentement avec des burins de toutes tailles une chouette symbole de sagesse.

« L’avare qui a perdu son trésor » gravure de Gustave Doré
pour la fable de La Fontaine (Cl. Claude Bureau)

Le court métrage se termine sur la présentation par Franck Knoery de l’ultime planche dessinée au lavis et à la gouache par Gustave Doré qui n’a jamais été gravée.Il la destinait à l’illustration du poème d’Edgar Alan Poe traduit en prose cadencée par Charles Baudelaire : « Le corbeau ». La camarde avec sa grande faux trône sur un astre mort au milieu des nuées d’où s’envole un minuscule corbeau noir. Ultime planche et allégorie de la vie humaine qui débute comme un conte merveilleux et qui s’achève dans le néant : « Jamais plus ! »

Claude Bureau

1 – « La bohème », chanson de Charles Aznavour 1965.
2 – À commander pour 20 € à Gallix-Production en DVD ou à télécharger en HD pour la modique somme de 10 € : voir ici.